Tournage du film : L'éternel retour, Extraits du JOURNAL de Jean Cocteau (1942-1945)

5 juin 1943_... Retournons au lac de (à Meillerie). Sept heures du matin. Le temps d'y arriver avec les voitures, toute la côte devient invisible et des paquets de brumes roulent du haut des montagnes. Impossible de tourner. C'est l'attente de chaque jour, dans ce petit hôtel qui serait agréable à une époque libre. Les belotes, le baccara, Roland et sa guitare. Comme je ne joue ni aux cartes ni de la guitare, je traîne dans ce vide, incapable de penser à quoi que ce soit. A droite, en suivant la côte, c'est la maison ou Wagner écrivait Tristan (…)Au bord du lac, je m'asseyais avec un cahier et un crayon et je rêvais d'écrire une pièce sur le roi Midas. Je trouvais des titres, mais j'étais incapable d'écrire des oeuvres. Maintenant je peux écrire les oeuvres et je ne trouve plus de titres. C'est le cas du film. Je l'ai appelé L'Eternel Retour, à cause de Nietzsche. Mais les salles de cinéma ne connaissent pas Nietzsche, et ce titre a l'air d'un mauvais titre de film. Mais on a pris l'habitude de dire L'Eternel Retour. C'est écrit sur les voitures, les camions, les papiers à lettres de la firme. J'aurai donc toutes les peines du monde à changer ce titre que je n'aime plus et dont personne de nous ne voulait. Le film devrait s'appeler Tristan. J'y joindrai, après le générique, quelques lignes explicatives. D'autre part, si j'annonce Tristan, on trouvera que l'histoire est réduite et elle paraîtra dépourvue de son appareil de magnificence._Le lac nous a donné des images plus dépaysées que la Côte d'Azur. Nous n'avons pu prendre que des scènes grises. Le soleil se refuse et on gèle. Aujourd'hui nous rentrons à Nice, tourner la mort de Patrice, dans la resserre à bateaux. Après, nous reviendrons ici tourner les scènes de soleil

Studio Nicea. Mardi 9 juin 1943_... Les ennuis de ce film ont toujours été pour son bien. La permission de tourner au bord de la mer nous arrive trop tard. Cela nous a donné la chance de faire notre travail d'extérieur sur le lac de Genève avec des vagues et des nuages magnifiques. Ici, sur la côte, c'est le calme et le ciel plat. Nous retournerons samedi sur le lac, terminer les scènes de soleil. _Ce matin, nous devions tourner la dernière image du film. L'appareil s'envole et laisse Jeannot et Madeleine, morts, côte à côte, sur la barque, dans le vide. J'avais souvent pensé à cela en écoutant Tristan (note : l'oeuvre de Wagner). Marc et ceux qui vivent ont l'air de s'éloigner, de rapetisser à vue d'oeil. C'est la fin des Enfants Terribles._Or, à la dernière minute, la grue qui enlève l'appareil se trouve trop près du mur du fond et l'image se présente à pic. Journée perdue. Nécessité de construire un travelling qui monte comme la grue, mais en ligne droite. Il en résulte que la perte de temps nous fait gagner la stabilité de l'image qui se dépouille à la fin et montre les deux morts dans le vide, sans les filets et les barques._Admirable jeu de cinéma, incompréhensible pour ceux qui ne vivent pas dans ce casino des prises de vue. J'ai passé trois jours que je n'échangerais contre rien au monde. Jeannot tournait sa mort. C'était si religieux, si violent, si émouvant, cela se passait dans un tel silence des machinistes et des habilleuses, que j'oubliais toutes les haines et toutes les sottises. Couvert de sueur et cloué par le mal sur cette barque à l'envers, Jeannot agonisait et recommençait sans cesse son agonie. Je me demande quel acteur réussirait ce tour de force et dépenserait son âme sans compter comme je le lui ai vu faire. Ce matin, à la projection, le fragment que j'ai eu la chance de voir me semble d'une beauté extraordinaire. L'appareil de cinéma enregistre l'invisible : ce à quoi l'acteur pense... le respect du personnel... les ondes qui émanent de l'auteur et du metteur en scène. L'attitude de Roland Toutain était significative. Il adore Jeannot. Il n'était plus question de rire, de plaisanter, de danser, de jouer de la guitare. Même entre les prises, il se penchait sur son visage avec tendresse et répétait son rôle. C'est pourquoi, à l'écran, ce matin, sa figure devenait si poignante et si belle._Envisagé sous cet angle, le cinéma est une merveille dont je tire des jouissances profondes. Mais comme on ne l'envisage jamais sous cet angle, les gens à qui on en parle se demandent si on est fou. Ecrire avec des objets, avec des lumières, avec des gestes, avec des visages - voilà un travail qui me convient.

11 juin 1943_.... Le plan où il meurt et où son visage encombre tout l'écran montre, comme un documentaire terrible, le passage de la vie à la mort. A peine a-t-il chuchoté la fameuse phrase de Tristan : «Je ne peux pas retenir ma vie... plus longtemps» que les moindres lignes de son visage se fixent, se détendent, s'allongent, prennent le large, comme une grande épave._Delannoy estime qu'il n'a jamais vu de mort à l'écran qui lui soit comparable. Il nous reste à voir la scène où Natalie s'allonge près de Patrice («Patrice, me voilà») le plan de l'appareil qui s'envole - et le plan final où les barques, les filets, les colonnes qui disparaissent, ne laissant que les voûtes, les ombres, le soleil qui entre, et, au milieu, les amants morts sur la barque renversée, comme un pavois royal._J'avais drapé leurs manteaux et leurs couvertures. C'était comme un dessin de moi dans une architecture de Chirico. _... Le cinéma, quelle écriture pour un poète ! Le texte n'est pas l'écriture dont je parle. C'est l'image, la chasse à l'image et la manière dont ces images s'emboîtent et forment la chaîne d'amour._Le petit personnel du cinéma est étonnant de gentillesse et de goût. Il est rare qu'un machiniste auquel on demande d'arranger des objets du décor ne les place pas avec grâce. (…)Avant-hier, Sologne et Marais devaient rester immobiles sur leur barque pendant deux heures. Ils ne devaient pas déranger le moindre pli. Autour d'eux, on démolissait le décor et on déménageait les barques. La poussière et la fatigue les épuisaient. En outre, ils étaient couchés sur des filets dont les bouchons leur torturaient le dos._Pendant la prise, un arc saute. La réparation dure un quart d'heure. Après la prise, c'était le photographe. Une fois les lumières éteintes, personne n'a pensé à les remercier de leur effort. J'avais si honte que j'ai dit à Delannoy de le faire. Il a été les embrasser dans leur loge, mais un peu tard.

(…)Le plan de la mort de Patrice et celui de la mort de Natalie sont de grandes merveilles. Ceux qui liront ces lignes ne sauront même plus de quoi je parle, car un film est fugace et sa faiblesse est d'être soumis au progrès. C'est dommage. J'ai vécu là des minutes que je souhaite de vivre à toute la jeunesse de l'avenir.

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