Le vécu d'un praticien de la rue....

Article paru sur le réseau « rue » :

De : pierre.prevost@acidu.com Objet : rue Dans la série: peut-on critiquer les spectacles de nos petits camarades ? Date : 5 septembre 2007 23:50:57 HAEC À : rue@lefourneau.net

Séparer le fond de la forme est parfois un procédé pratique pour analyser un spectacle. Parfois c'est aussi totalement absurde, forme et fond étant si dépendants l'un de l'autre que tenter de les séparer ne peut que mener à l'erreur. La forme et le fond d'une bouteille nous intéressent beaucoup moins que son contenu c'est bien connu. En ce qui concerne "l'Eternel Tournage" de Amoros et Augustin, on ne peut cependant absolument pas y échapper. On a même plutôt intérêt à les séparer tant la forme aurait tendance à phagocyter le fond. Il faut dire que la forme est impressionnante de précision et d'inventivité. Il s'agit du tournage en direct d'un film incluant tant le montage que les effets spéciaux avec la projection simultanée du résultat en tant que film fini. Deux gradins se font face entourant un plateau de tournage où reposent sagement quelques éléments de décor et accessoires. Sans qu'on puisse vraiment distinguer les uns des autres comme on on distinguera difficilement les acteurs des techniciens tant les uns partagent à l'envie les tâches des autres. Projeté en grand écran et en noir et blanc, le film a du grain et les voix sont très légèrement décalées. Pendant tout le spectacle je penserai au 7ème Sceau de Bergman, forme et fond, pour une fois unis, m'y ramenant sempiternellement. Au départ on regarde beaucoup le plateau et peu à peu c'est l'écran qui prend tout: on regarde le résultat en jettant un vague oeil sur le plateau pour profiter des procédés qui engendrent ces images. Personnellement, j'ai dû passer un tiers du spectacle à regarder le plateau et le reste l'écran. C'est beau. C'est bien fait. Le jeu est fabuleusement concentré. L'histoire est celle de Tristan et d'Yseult la Blonde, interprétée par une actrice tout en lyrisme qui me faisait irrésistiblement penser à Orane Demazis, encore une référence. On pourrait penser que l'histoire n'est qu'un prétexte à combats, monstres, décors magnifiant la démarche. Ce serait une erreur parce qu'il y a bien une interprétation de cette histoire dans la façon dont elle est écrite, racontée, illuminée. Le couple éponyme y prend une dimension très singulière à l'aune du regard contemporain. L'amour, la mort, les contraintes qui les entourent et leur rebellion aussi enflammée que maladroite m'ont questionné, perturbé, et j'ai encore en tête cette très légère inquiétude que provoquent les idées qui ne tournent pas rond et ne rentrent pas sagement dans les cases du cliché. Cependant, en me levant à la fin du spectacle, je n'avais en tête que les autres directions qu'aurait pu prendre ce travail, dans le sens du polar, du loufoque, du western... L'arbre du tournage m'avait caché la forêt du film. C'est le très léger handicap d'Amoros que de s'être fait un renom sur des prouesses techniques et des prestations plastiques auxquelles on ne demandait pas un récit. Parce qu'ici, il y a bien un récit, une fiction, une histoire et qu'il serait dommage de passer à côté. Mais m'auraient-ils satisfait ou touché s'il n'y avaient eu ces conditions très spéciales de mise en spectacle ? Par la suite, on m'a parlé d'un autre spectacle reposant sur le même principe avec une équipe et des moyens plus réduits, et une efficacité burlesque, m'a-t-on dit, supérieure. C'est comme comparer un cirque à un autre cirque, un chanteur à un autre chanteur, Oposito à Royal, Annibal à ses éléphants. Pas foncièrement inique mais, la forme étant quasiment nouvelle et donc rare, les raccourcis en deviennent cinglants et parfois injustes. L'"Eternel Tournage", titre assez incongru finalement au vu du résultat, et dont je soupçonne que le mot "éternel" fait plutôt allusion à l'intemporalité du mythe quand le tournage est, quant à lui, essentiellement ancré dans l'instant, l'"éternel tournage" donc, n'est pas burlesque et raconte quelque chose de précieux. Mais qu'on peut perdre facilement en cours de route. C'est la limite et la leçon de l'exercice.

C'était à Aurillac et c'était gratuit, à condition de venir une heure auparavant récupérer son billet.

Bisatous

Pierre

P.S. : Mon amie Chantal me fait remarquer que "L'éternel tournage" , fait très probablement référence à "L'éternel retour", film de Jean Delannoy (1943) avec Jean Marais et Madeleine Sologne, qui reprenait le mythe de Tristan et Yseult ..film lyrique ..et fort beau ! ça parait évident quand on y pense. Sauf que je l'ai loupé Donnerweter!!!

Pierre